Film la sortie de la semaine, un dernier pour la route
DR

Le film de la semaine : Le Dernier pour la route de Francesco Sossai

Errance nocturne et poésie amère en Vénétie

Il y a des films qui avancent comme une ligne droite, et d’autres qui préfèrent zigzaguer, s’attarder, bifurquer au gré des rencontres. Le Dernier pour la route, notre film de la semaine, appartient résolument à la seconde catégorie. Dans ce road movie nocturne et mélancolique, Francesco Sossai nous embarque sur les routes brumeuses de la Vénétie, entre bars fatigués et confidences alcoolisées, pour capter quelque chose de rare : l’instant fragile où une vie peut basculer.

Carlobianchi et Doriano, deux quinquagénaires désabusés, passent leurs nuits à chercher un hypothétique « dernier verre ». Leur errance les mène à croiser Giulio, étudiant en architecture aussi introverti que rêveur. De cette rencontre improbable naît un trio fragile, où l’ivresse se mue en langage, et la nuit, un terrain d’apprentissage.

affiche Film la sortie de la semaine, un dernier pour la route
DR

Mi-comédie à l’italienne, mi-chronique existentielle

Dès les premières minutes, le film revendique l’héritage de la grande tradition italienne : celle d’un cinéma capable de mêler satire sociale et profondeur humaine. Mais Sossai ne se contente pas de rendre hommage. Il revisite les codes de la comédie à l’italienne en les ralentissant, en les assombrissant, jusqu’à atteindre une forme presque contemplative. Le rire, ici, est souvent jaune. Derrière les dialogues parfois absurdes ou les situations burlesques affleure une profonde mélancolie : celle d’une génération sacrifiée, née dans l’optimisme des Trente Glorieuses et laissée sur le bord de la route après les crises économiques.

La Vénétie comme personnage fantôme

Plus qu’un décor, la Vénétie devient un véritable personnage. Elle apparaît à la fois sublime et dévastée : zones industrielles désertées, campagnes défigurées, villages fantômes. Le territoire, en mutation constante, reflète l’état intérieur des protagonistes perdus entre un passé idéalisé et un futur incertain. Sossai capte avec acuité cette sensation d’« entre-deux » : ni tout à fait rural, ni totalement urbain. Une géographie du flottement, à l’image de ses personnages.

Trois visages, trois solitudes

Le film repose avant tout sur son trio d’acteurs. Filippo Scotti, une révélation, incarne un Giulio en quête de sens, observateur silencieux d’un monde qui lui échappe. Face à lui, Sergio Romano impressionne par sa transformation physique et émotionnelle, tandis que Pierpaolo Capovilla, figure venue du rock, apporte une intensité brute, presque inquiétante. Ensemble, ils composent une galerie de solitudes qui se frôlent sans jamais entièrement se comprendre et c’est précisément là que réside la beauté du film.

Une bande-son, du chaos à la douceur

Le paysage sonore joue un rôle essentiel. Bruits de moteurs, circulation constante, rumeurs industrielles : une cacophonie moderne qui ne s’arrête jamais. En contraste, la musique de Krano, douce et mélancolique, agit comme une respiration, une tentative d’évasion. Ce dialogue entre bruit et silence renforce la sensation d’un monde saturé, où il devient difficile d’entendre ses propres pensées.

Un film sur l’errance… et la transmission

Au fond, Le Dernier pour la route parle de transmission ou plutôt de son absence. Que reste-t-il à transmettre quand les repères disparaissent ? Que peut apprendre un jeune homme de deux figures en dérive ? Sossai ne donne pas de réponses. Il préfère observer, laisser ses personnages exister, se tromper, dériver. Et dans cette absence de morale naît une forme de vérité.

Au final

Avec Le Dernier pour la route, Francesco Sossai signe un film d’atmosphère, lent et habité, qui séduira les amateurs de cinéma d’auteur. Une œuvre à la fois intime et politique, qui capte l’air du temps sans jamais céder à la démonstration. Un dernier verre, oui,  mais surtout un dernier regard sur un monde en train de disparaître.

Le Dernier pour la route – Sortie cinéma : 8 avril
Un film de Francesco Sossai avec Filippo Scotti, Sergio Romano et Pierpaolo Capovilla