À Arles, LUMA fait entendre ce qu’on n’entend pas. Depuis le 1er mai 2026, six expositions ont pris place dans la Tour de l’architecte Frank Gehry. Deux films, quatre accrochages. Gerhard Richter recouvre des photos de famille de peinture à l’huile. Camille Henrot filme six ans de maternité sous la crise écologique. Verena Paravel capte les vibrations infrasonores de la Camargue. Zaha Hadid ressort de l’oubli dans ses carnets inédits. Julianknxx descend à l’Underground avec le sel et la mémoire. Les Cahiers d’Art fêtent leurs cent ans. Il ne faut absolument zapper aucune salle.
Overpainted Photographs — Gerhard Richter
Au rez-de-jardin, mille mètres carrés entièrement nus, sans cimaises, et sur les murs, des formats 15 × 10. Ce sont des photos de famille, des paysages de vacances, des portraits sans histoire recouverts de peinture à l’huile. Au couteau, au pinceau, parfois au chiffon. La peinture efface, puis laisse passer. L’image résiste par endroits, cède à d’autres. On ne sait plus ce qu’on regarde : une photo ou un tableau. Richter, lui, ne tranche pas. C’est précisément le sujet. La série court depuis le milieu des années 1980. Elle compte plusieurs milliers de pièces. LUMA en présente une centaine, sélectionnées par Vassilis Oikonomopoulos et Hans Ulrich Obrist. La sélection s’organise en trois ensembles, sans que la logique s’impose immédiatement. C’est voulu. L’accrochage austère peut dérouter ; il récompense néanmoins ceux qui ralentissent et prennent le temps.
Jusqu’au 10 janvier 2027 — La Tour, Galerie Principale
In the Veins — Camille Henrot
Camille Henrot n’a pas fait un film sur la crise climatique. Elle a fait un film sur ce que ça fait d’élever des enfants quand la crise est déjà là. C’est plus difficile, et plus juste. In the Veins suit deux enfants sur six ans. On les voit grandir, s’émerveiller, poser des questions auxquelles personne ne sait répondre. La caméra observe sans commenter. Le concept central est emprunté à la psychologie environnementale : la solastalgie. Ce terme désigne le deuil de ce qui disparaît autour de soi, non pas un pays qu’on a quitté, mais un monde qui se défait sur place. Elle ne l’illustre pas, elle le laisse traverser l’image. Ce qui reste, c’est une attention aux gestes de soin, aux mains, aux animaux. Une tendresse qui n’est pas naïve.
Première européenne, coproduite par LUMA Arles et présentée en parallèle au New Museum de New York.
Jusqu’au 10 janvier 2027
Delta — Verena Paravel
En Camargue, il y a des sons que personne n’entend. Des vibrations infrasonores dans les roseaux. Les signaux entre espèces, sous la surface de l’eau. Des résonances sismiques dans la vase. Verena Paravel est allée les chercher. Elle a passé plusieurs mois en résidence à LUMA, a travaillé avec les chercheurs de la Tour du Valat, l’institut d’écologie des zones humides. Elle a utilisé des instruments scientifiques et militaires pour capter ces fréquences. Puis elle les a rendues audibles. Delta est le résultat. Deuxième volet d’un projet intitulé Cosmofonia, le film projette une Camargue qu’on ne connaît pas. Une araignée sur sa toile. Un scarabée sur une tige. Des grenouilles à la surface de l’eau. Des salins, des roselières, des zones industrielles en lisière. Tout cela résonne, littéralement.
L’artiste parle de « décentrement perceptif ». C’est une façon sobre de dire que le film change l’oreille et donc le regard.
Jusqu’au printemps 2027
100 ans de Cahiers d’Art et LUMA Arles
En 1926, Christian Zervos fondait à Paris la revue Cahiers d’Art. Pendant trente-quatre ans, elle a publié Picasso, Brancusi, Man Ray, Duchamp, Miró, Giacometti, Klee. Elle a fabriqué, en temps réel, le regard sur l’art moderne. Puis elle a fermé en 1960. Elle a été relancée en 2012 par Stafford Cliff. Pour le centenaire, une quinzaine d’institutions s’associent au programme : MoMA, Reina Sofía, Musée national Picasso-Paris, Peggy Guggenheim Collection, Benaki Museum. Chacune propose un angle différent. À LUMA, la question posée est la suivante : comment un regard se construit-il ? Les archives de la revue, dossiers, correspondances et numéros historiques, ne sont donc pas exposées comme des reliques. Elles servent à interroger ce que la publication a rendu visible, et ce qu’elle a laissé de côté. C’est une façon de lire l’histoire de l’art à rebrousse-poil.

Jusqu’au printemps 2027
Archives Hans Ulrich Obrist, chapitre 6 : Zaha Hadid
Zaha Hadid nous a quittés le 31 mars 2016. Dix ans après, LUMA Arles consacre le sixième chapitre des Archives Hans Ulrich Obrist à leur relation. Elle avait commencé à la fin des années 1990. Obrist l’avait invitée à réaliser Meshworks à la Villa Médicis en 2000. Elle avait conçu le Pavillon de la Serpentine la même année. Ils ont ensuite travaillé, pensé, dialogué pendant quinze ans. L’exposition réunit pour la première fois depuis 2016 des peintures calligraphiques et des carnets de Hadid. Ce sont des exercices de géométrie suprématiste qu’elle menait en parallèle de ses projets bâtis : la Caserne de pompiers Vitra, la Tour CMA CGM à Marseille. Des entretiens vidéo inédits, enregistrés entre 2001 et 2013, complètent l’ensemble. L’accrochage s’organise en trois chapitres : le constructivisme comme socle, la réception de son œuvre en France, puis la longue conversation avec Obrist.
Jusqu’au 31 mars 2027
In Search of… Incredible — Julianknxx
On descend à l’Underground. L’espace est bas, long, traversé de son. Julianknxx (Julian Knox), né en Sierra Leone, basé à Londres a installé ici une création inédite qui articule films, sculptures et objets trouvés. L’un des fils conducteurs est le sel. Matière et mémoire à la fois : les routes commerciales de l’Afrique de l’Ouest, la conservation, la trace que laisse ce qui a disparu. Julianknxx travaille depuis plusieurs années sur la transmission, non pas celle des archives et des institutions, mais celle du geste, de la voix, de la tradition orale. Il s’intéresse à ce qui passe entre les corps sans passer par l’écrit. Chorus in Rememory of Flight, présenté au Barbican en 2023–2024, avait révélé un artiste capable de tenir ensemble l’intime et le politique sans forcer la jonction. In Search of… Incredible confirme cette économie de moyens.
L’exposition ne sur-explique pas. Elle laisse des zones ouvertes. C’est au visiteur de les traverser.
Jusqu’au 10 janvier 2027
+ d’infos : LUMA












