Un fragment de peinture noire, tendu comme une corde de guitare, occupe l’affiche de l’exposition Soulages, regard objectif. Elle ouvre le 4 juillet à la Maison des Consuls, musée d’arts et d’archéologie des Matelles, et se tient jusqu’au 27 septembre 2026. Le titre annonce un programme ambigu : quel regard peut prétendre à l’objectivité sur une œuvre aussi étudiée que celle de Pierre Soulages ? La réponse tient en deux noms, un photographe (Christophe Hazemann) et un poète (Jean-Yves Tayac), tous deux proches du peintre de son vivant.
Christophe Hazemann, trois ans pour prendre ses distances
Christophe Hazemann connaît Pierre Soulages de l’intérieur. Sous-directeur du musée Soulages de Rodez, il côtoie l’œuvre au quotidien depuis des années. Cette proximité professionnelle aurait pu produire des images sages, respectueuses, documentaires. Elle a produit l’inverse.
Il lui a fallu trois ans pour ce qu’il appelle lui-même « un pas de côté ». Peu à peu, le photographe abandonne l’idée de représenter fidèlement les peintures. Il travaille le reflet, le retournement, la répétition, le miroir. Deux tiers des clichés exposés partent d’une œuvre de Soulages comme support ; le dernier tiers vient d’ailleurs, d’un métal, d’une eau, d’une matière quelconque. Rien ne figure un lieu ou un objet reconnaissable. Le doute s’installe : est-ce du Soulages, ou pas ? Hazemann tranche la question à sa manière : « Toute ma vie je n’ai finalement photographié que du Soulages sans le savoir. » La série qui en résulte porte un nom, OutreSoulages.

Jean-Yves Tayac, l’homme derrière l’artiste
Le deuxième regard vient de la poésie. Jean-Yves Tayac, ancien boxeur devenu écrivain, a rencontré Pierre Soulages dans sa maison de Sète. Pendant cinq ans, les deux hommes se sont vus régulièrement. Tayac en a tiré des carnets, puis un livre, Soulages. Le pas de côté, paru en 2024, et une suite annoncée pour 2026, Soulages. Entre nous.
Des fragments de ces textes ponctuent le parcours de l’exposition. Ils dévoilent un Soulages loin des salles de musée : « Et toi Pierre pourquoi peins-tu ? Double silence. Pour essayer de retenir ce qui nous échappe. » Un autre fragment évoque Sète, la maison, la terrasse : « Lorsque le jour viendra de quitter Sète, bien des choses disparaîtront. Mais j’emporterai avec moi nos moments lumineux, face à l’horizon vide. » Tayac y raconte aussi un Soulages qui associait le noir non au deuil, mais à la fertilité, une couleur qui l’a fasciné depuis l’enfance et qui contient, selon lui, toutes les autres.

Cinq eaux-fortes, une facette méconnue du peintre
L’exposition ne se limite pas à la photographie. Cinq eaux-fortes originales de Pierre Soulages y sont présentées : Eau-forte XIII (1957), Eau-forte XV (1961), Eau-forte XXII (1973), Eau-forte XXVII (1974) et Eau-forte XXX (1974). Cette dernière compte parmi les 46 eaux-fortes que le peintre a réalisées entre 1952 et les décennies suivantes, dans un atelier de gravure installé chez lui, à Sète.
La technique laisse voir un Soulages artisan, presque archéologue de sa propre matière. Il perfore le cuivre, en varie les contours, laisse l’acide décider d’une partie du motif. Lui-même décrivait ce travail comme une manière de piéger le temps : « Au fond la corrosion, c’est le temps piégé par une matière. En faisant mordre le cuivre par l’acide, on opère en quelques dizaines de minutes à ce que la nature mettrait quelques siècles à produire sur la matière. » Face à chaque estampe, une photographie de Hazemann rejoue l’interprétation : contre-plongée pour l’une, pose longue pour l’autre, lecture verticale imposée là où l’œil devrait aller de gauche à droite.
Une scénographie pensée comme un dialogue
Le parcours ne sépare pas les disciplines. Photographies et textes se répondent sans jamais s’illustrer l’un l’autre. Chacun garde sa direction propre, écrivent les commissaires de l’exposition, et c’est cette tension, plutôt qu’une narration linéaire, qui structure la visite. Le visiteur passe d’une image qui pourrait être une peinture, un objet ou une matière indéfinissable, à une strophe qui parle d’un homme plutôt que d’un peintre.
Pierre Soulages lui-même entretenait un rapport ambivalent avec la photographie. Il la considérait comme un art à part entière, capable selon lui d’une véritable poésie par l’image. Il doutait en revanche de sa capacité à rendre justice à ses toiles d’Outrenoir, qu’il jugeait presque impossibles à photographier : la photographie, disait-il, appauvrit les nuances de lumière et transforme la peinture en gris uniforme. L’exposition des Matelles prend acte de cette limite et en fait un point de départ plutôt qu’un obstacle.
Informations pratiques
- Dates : du samedi 4 juillet au dimanche 27 septembre 2026
- Lieu : Maison des Consuls, musée d’arts et d’archéologie, rue des Consuls, 34270 Les Matelles
- Horaires : en juillet, août et septembre, tous les jours de 10 h à 13 h et de 14 h à 19 h
- Tarifs : 5 €, gratuit jusqu’à 18 ans
- Rendez-vous à noter : causerie avec les deux artistes le samedi 11 juillet à 16 h 30 (entrée gratuite tout le week-end) ; visite commentée en présence de Christophe Hazemann le dimanche 27 septembre à 15 h 30, suivie d’un atelier photo à 16 h 30
- Renseignements : 04 99 63 25 46 — www.maisondesconsuls.fr





